Interview de Vincent Moriniaux, maître de conférence en Géographie à l'Université de Paris-Sorbonne

3 Mai 2018

Vincent Moriniaux

  • D'où provient votre intérêt pour la géographie de l'alimentation ?

De manière très prosaïque, je dirais, comme sans doute tous mes collègues, que mon intérêt pour cette discipline vient de mon goût pour les bonnes choses ! C'est une dimension évidemment essentielle mais il y a aussi l'attrait scientifique pour un fait humain universel et pourtant très divers. L'alimentation se prête particulièrement aux démarches du géographe qui recherche les facteurs explicatifs des répartitions et de leur évolution ou de leur permanence. De plus, c'est un fait global, qui touche aussi bien à  l'ethnologie, qu'à l'économie, la démographie, l'histoire, la sociologie etc. Or la géographie est par essence une discipline à l'interface de toutes ces sciences humaines. Enfin, mon intérêt pour cette thématique doit aussi beaucoup à la lecture des livres et articles de mon maître et ami Jean-Robert Pitte (je vous recommande son tout récent Atlas gastronomique de la France paru chez Colin en octobre 2017).

  • Votre discipline touche également à des problématiques plus globales, nées des débats de société sur l'alimentation, qui interrogent le rapport à soi, tels que la consommation de viande, les interdits alimentaires, les affirmations identitaires à travers la nourriture, etc. Qu'en pensez-vous ?

Le grand public est en effet aujourd'hui très sensible à tout ce qui touche à son alimentation. Plusieurs explications à cela, qui se combinent et s'entremêlent. L'industrialisation croissante de notre alimentation et la multiplication des échanges de produits alimentaires à l'échelle du monde fait que nous avons perdu le contact direct avec la production de ce qu'on ingère. Cet éloignement crée du doute, des peurs (innocuité des additifs, épizooties, OGM etc.). Pour répondre à ces peurs, les idéologies politiques qui ont marqué le XXe siècle sont disqualifiées : ni l'économie planifiée ni le libéralisme n'empêchent les scandales alimentaires, que ce soit la faim ou les épizooties (vache folle), escroqueries (viande de cheval dans des lasagnes de boeuf) etc. D'où le recours soit à des systèmes de pensée traditionnels qui ont le mérite de réguler la conduite alimentaire selon des lois transcendantes (halal dans l'islam, casher dans le judaïsme, végétarisme dans l'hindouisme) soit à des courants nouveaux, plus individualistes, qui souvent font la synthèse entre des préoccupations écologiques (il faut sauver la planète), de santé (je fais attention à ce que je mange pour rester en bonne santé) et éthiques (de quel droit mangé-je des animaux ?).

Le résultat de tout cela, c'est qu'aujourd'hui comme hier, et encore plus qu'hier en apparence (parce que sur d'autres points, nous nous ressemblons de plus en plus : tous un smartphone, tous les mêmes idoles, des modes vestimentaires ou musicales qui se diffusent à l'échelle mondiale dans les métropoles etc.), l'alimentation nous donne une identité, nous intègre dans un groupe. Elle est une façon d'affirmer notre culture, notre foi, nos choix personnels.

  • Que retirez-vous de votre participation aux enseignements des HEG et que souhaitez-vous transmettre à nos étudiants ?

La diversité des origines et des parcours des étudiants des HEG est une grande richesse pour l'enseignant, qui se trouve ainsi confronté à des perspectives et expériences sans cesse nouvelles. L'intérêt que ce public cosmopolite porte à la culture alimentaire française est très stimulant et c'est toujours un plaisir de partager des savoirs et des interrogations avec les étudiants.

  • Pouvez-vous partager avec nous une émotion gustative que vous chérissez tout particulièrement ?

Il est très banal de constater que mes émotions gustatives remontent pour la plupart à l'enfance. Je ne ferai donc pas exception. Mes madeleines de Proust sont associées à des souvenirs de table chez mes grands parents paternels, qui habitaient au pied de la colline de Château-Chalon dans le Jura : poêlée de girolles de retour de cueillette, dégustation d'un côte du Jura cépage Savagnin ou d'un Château-Chalon avec un morceau de comté 18 mois ou bien encore une tarte aux noix. Je pense que ces expériences culinaires familiales m'ont très tôt fait comprendre le sens du concept si fascinant de terroir.

  •  Quels sont vos projets de futurs travaux de recherche ?

Je m'oriente actuellement, dans le prolongement de mes travaux sur les rapports entre religions et alimentation, sur l'étude des aspects éthiques de l’aide alimentaire : interdits religieux, intégration par le repas, rapport aidant/aidé. Allant au-delà des notions de sécurité alimentaire et de droit à l’alimentation, construites au cours de la deuxième moitié du XXe siècle par l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), les acteurs et les chercheurs de l’aide alimentaire mènent aujourd'hui des réflexions autour de la notion d’accès digne à l’alimentation.

 

 

Institut des Hautes Etudes du Goût, de la Gastronomie et des des Arts de la Table

  • Tel : +33 6 60 46 40 81
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